revueoceania.over-blog.org est un blog d'océanographie populaire et de vulgarisation scientifique. Il entend ne
pas se limiter à la lutte contre les dérives savantes et universitaires de l'océanographie actuelle, mais au contraire, développer chez les amoureux de l'Océan une véritable culture du savoir
amateur dans toutes les branches de la connaissance qui le captivent également...
Notion élaborée par l’écrivain Romain Rolland, le « sentiment océanique » se définit comme la volonté de faire un avec le monde, hors de toute croyance religieuse.
En 1923, la correspondance entre Sigmund Freud et Romain Rolland prend un tour nouveau. L’échange s’établit à l’initiative du premier, qui assure le second de sa vive admiration ; cela a de quoi étonner : Romain Rolland, théoricien de l’amour universel, est porté sur les utopies politiques et religieuses, alors que Freud, comme il l’écrit lui-même dans une lettre à son ami, considère qu’il a « passé une très grande partie de sa vie à travailler à la destruction de ses propres illusions et de celles de l’humanité ».
Un phénomène va cristalliser les différences de vues entre les deux hommes : dans l’une de ses lettres, Rolland demande à Freud
comment il analyserait ce qu’il appelle le « sentiment océanique », cette sensation de l’infini, hors de toute croyance religieuse structurée, qu’il dit éprouver fréquemment, et qui reste
inconnue au maître de la psychanalyse – de même, d’ailleurs, que la musique le laisse de marbre. « Combien me sont étrangers les mondes dans lesquels vous évoluez ! La mystique m’est aussi fermée
que la musique », écrit-il à Romain Rolland, qui répondra: « Je puis à peine penser que la mystique et la musique vous soient étrangères… je crois plutôt que vous vous en méfiez, pour l’intégrité
de la raison critique dont vous maniez l’instrument ». En lui jetant entre les pattes le « sentiment océanique », il a mis Freud dans un embarras dont celui-ci ne réussira jamais vraiment à se
dépêtrer. Il essaiera de l’assimiler à un retour à la quiétude intra-utérine, sans convaincre son ami, qui fera valoir que le « sentiment océanique » est aussi « une expansion illimitée,
positive, consciente d’elle-même » et qu’elle s’accompagne « d’un bien-être souverain irréductible à une quiétude infantile ».
Pire, Romain Rolland contre-attaque
en retournant contre son ami ses armes de prédilection: « Vous, docteurs de l’Inconscient, au lieu de vous faire, pour mieux le posséder, citoyens de cet empire illimité, vous n’y entrez jamais
qu’en étrangers, imbus d’une idée préconçue de la supériorité de la partie dont vous venez… La méfiance que manifestent certains maîtres de la psychanalyse pour le libre jeu naturel de l’esprit,
qui jouit de sa propre possession, traduit, à leur insu, une sorte d’ascétisme et de renoncement religieux à rebours ».
La matière de cette riche correspondance sera reprise par Sigmund Freud dans son Malaise dans la civilisation. D’après lui, le « sentiment océanique » n’est pas à l’origine du besoin religieux, qui proviendrait plutôt des sentiments de désaide (Hilflosigkeit) infantile et de désirance pour le Père, remplacés ensuite par l'angoisse devant la puissance du destin.
Nous publions ci-dessous le début du premier chapitre de Malaise dans la civilisation. L’ « homme éminent » dont il est question n’est autre que Romain Rolland lui-même…