Jeudi 6 juillet 2006 4 06 /07 /2006 00:22

Article extrait du journal L'Illustration du 8 mars 1941. Le texte est de Albert Soulillou, les clichés sont de Andrée Le Boyer.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’île des hommes à hublots

 

 

 

Si, dans la reconstruction du pays, dont le point de départ était le déblayage des ruines de plusieurs centaines de travaux d’art, quelqu’un a tenu un rôle aussi important qu’effacé, c’est bien le scaphandrier. On ne dira jamais assez l’entrain et le dévouement inlassables dont ce travailleur amphibie a fait montre depuis le mois de juin 1940 dans des conditions souvent très périlleuses, étant donné les enchevêtrements que présentaient les restes de tant de ponts aux carcasses de fer nu ou enrobé de ciment, d’écluses, de remorqueurs et de chalands qui, dans la ruée de notre armada fluviale vers les canaux et les rivières du Centre, furent coulés de vingt manières. Cette semaine encore les journaux relataient l’histoire tragique de ce scaphandrier de Rouen qui trouvait la mort au cours d’une plongée, son scaphandre ayant été sectionné à hauteur de cou par une pièce de fer. A cela aussi s’ajoute le danger des projectiles envasés et non explosés.

 

 

 

 

Jusqu’alors la vedette allait au scaphandrier de la mer, sur lequel tout a été dit, sauf que dorénavant il pourra descendre bien plus bas et se risquer sans crainte dans les fonds de haute mer grâce à un nouveau scaphandre emmagasinant du gaz hélium-oxygène qui évite certains graves accidents physiques, des fils électriques servant de trame à un tissu plus fin de verre en fibre combattant efficacement le froid douloureux des grandes profondeurs. Maintenant que la navigation a repris sur toutes nos voies d’eau et que, par-dessus fleuves et rivières, trains, camions et voitures circulent de nouveau, justice doit être rendue à son confrère des eaux douces qui vient d’accomplir un labeur cyclopéen et dont on oublie trop qu’en tous temps il est toujours prêt à se porter au secours d’un bateau accidenté, à le renflouer, à relever une automobile qui aura défoncé un parapet, à descendre établir les assises d’un pont, à plonger moyennant un forfait de quelques centaines de francs pour repêcher le précieux bijou que, penchée au bord de quelque rivière romantique, vous aurez laissé tomber et que vous avez le tort de croire à jamais perdu.

 

 

 

 

La dextérité dont aujourd’hui peuvent faire preuve nos hommes hublots – il n’est que de voir déjà un peu partout les piles des nouveaux ponts s’établir – est due à la sûreté de métier de quelques artisans qui, avec un sens méticuleux des meilleures traditions professionnelles françaises, confectionnent et sans cesse perfectionnent ces scaphandres étranges qui se doivent d’être parfaits puisque de leur qualité dépend la vie de celui qui s’y confie. Aussi le métier de fabricant de scaphandre est-il grave et l’atmosphère d’un des rares et vieux ateliers dans lesquels on les fabrique, ou plutôt on les monte, avec des pièces sorties des mains d’autres artisans façonniers répartis de-ci de-là dans la banlieue, est-elle des plus calmement familiales. Une fabrique de scaphandres, c’est un atelier grand comme une chambre, mais tapissé de centaines d’outils subtils, une menuiserie pour les emballages et quelques rayons sur lesquels règnent, avec une impressionnante fierté de heaumes de chevaliers, des casques dorés tout miroitants.

 

 

 

 

Cet atelier-là, transmis de père en fils, n’a d’égale à sa modestie de façade que sa réputation, et si sa production atteint actuellement dix vêtements submersibles par mois, c’est qu’en grande partie les pionniers du génie allemand apprécient sa fabrication, ce dont ne sont pas sans bénéficier quelques-uns de nos ouvriers. Bien entendu, le scaphandre est toujours livré avec la pompe indispensable à l’alimentation en air de celui qui s’en sert. Le casque est de cuivre, le vêtement est de tissu caoutchouté. Maintes parties : collerette, poignets, jointures diverses, sont de caoutchouc pur. Cette industrie artisanale, pour restreinte qu’elle soit, craint toutefois aujourd’hui de se voir dans l’obligation de remplacer le cuivre par du duralumin, ce qui serait plus adéquat aux nouvelles nécessités économiques de la France. Quant au caoutchouc, les sourires supérieurs avec lesquels nous avons toujours considéré les produits synthétiques du genre butadiènes, dont le buna allemand, font que, sauf appoint des producteurs du Reich, l’industrie du scaphandre, comme bien d’autres, verra rapidement croître ses inquiétudes.

 

 

 

 

Les collerettes et les poignets du scaphandre s’usent très vite, surtout le col, qu’il faut écarter avec force pour que l’homme puisse se glisser dans sa combinaison et qui fréquemment se déchire. Quant à la combinaison même, son tissu, empreint de latex, s’accroche aux barres de fer brisées qui de partout surgissent des ruines des ponts en ciment armé et jamais la consommation n’en a été plus grande que depuis juin 1940. De plus, la moindre réparation provisoire exige une dose de latex liquide sur laquelle toute économie pourrait devenir vite criminelle. Enfin, le scaphandre craint beaucoup les effets de la lumière solaire et, chose qui paraîtra curieuse, les rayons de la lune lui sont encore beaucoup plus néfastes. Le froid rend le caoutchouc cassant, la chaleur le fendille ou le décompose.

 

 

 

 

Depuis quelques décades, les perfectionnements les plus importants apportés aux scaphandres ont été les plus visibles. Ils ont porté sur l’amélioration de l’approvisionnement en air du plongeur. La nouveauté essentielle a été la mise au point parfaite d’une soupape d’échappement d’air ne faisant courir aucun risque au scaphandrier, qui peut la régler à la main, même quand il est au fond, et qu’il peut actionner également de l’intérieur tout simplement en appuyant sa tête sur un bouton intérieur dans le cas où le desserrage à la main du ressort de celui-ci n’est pas suffisant. Ainsi le plongeur peut exécuter avec facilité les travaux durant lesquels le corps doit être maintenu penché, alors que les anciens systèmes où l’air affluait dans le casque et la partie supérieure de la combinaison tendaient à condamner l’homme à la position verticale. Sans abandonner son travail, de la tête l’ouvrier appuie sur le bouton jusqu’à ce que son scaphandre vidé partiellement d’air lui permette de s’agenouiller ou de se coucher.

 

 

 

 

Autre nouveauté : dorénavant on interpose un réservoir sur le trajet du tuyau de conduite de l’air envoyé au scaphandrier. Celui-ci n’entend plus ainsi le bruit très pénible des coups de piston donnés régulièrement par les deux pompeurs et surtout ne subit plus les dépression successives que leurs mouvement imprimaient quand la communication était directe entre la pompe et le scaphandre. Or, si presque tous les anciens plongeurs devenaient sourds, c’était dû au « coup de piston », c’est-à-dire aux pressions successives qu’il provoquait dans le casque.

 

 

 

 

En même temps que des inventeurs délivraient les hommes à hublots du fléau de la surdité ils perfectionnaient ses moyens de communiquer avec l’équipe du ponton, grâce à l’emploi d’appareils acoustiques basés simplement sur la propriété qu’ont les plaques qu’ont les plaques métalliques d’entrer en vibration sous l’impression d’ondes sonores qui viennent frapper l’une de leurs surfaces et de répercuter avec une égale intensité ces vibrations du côté opposé à la surface frappée par les ondes sonores. Partant de ce principe, on fixe une de ces plaques, de dimension et de forme calculées, au-dessous de la paroi extérieure des casques, contre laquelle on la rive et on la soude intérieurement. En cet endroit le casque se trouve donc doublé. Sur la paroi extérieure du casque on ouvre alors une issue dans laquelle on place un tuyau acoustique touchant d’un bout la plaque intérieure et de l’autre atteignant le ponton. Il n’est plus au « guide » du ponton ou au scaphandrier qu’à parler intelligiblement à haute voix pour que la plaque intérieure, frappée par les ondes sonores produites par la voix humaine, transmette celle-ci intégralement.

 

 

 

 

Le plongeur entre dans son vêtement en s’insinuant dans la collerette que des aides lui tiennent écartée. Il passe les deux jambes, puis le corps tout en levant les bras en l’air et, sa tête étant venue à hauteur du col, il glisse ses mains de chaque côté dans les manches terminées par des manchettes de tissu élastique qui seront serrées par des liens de caoutchouc. Ses assistants placeront un coussin-épaulière qui amortira le poids du casque sur les épaules, puis une collerette de métal sur laquelle le casque sera vissé. Le plongeur sera chaussé de souliers à bouts de fonte et à semelles de plomb pesant de 8 à 11 kilos. Des poids de plomb lui sont accrochés sur la poitrine et dans le dos. Le tuyau de respiration est fixé au casque. Les deux pompeurs commencent leur mouvement de balancier. La glace de face du casque est alors vissée. Le chef saisit la corde-guide qui le reliera tout le temps au plongeur.

Suite : http://revueoceania.over-blog.org/article-3209123.html

 

 

 

 

Par Albert Soulillou - Publié dans : Articles en ligne
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