Réflexions

Vendredi 18 juillet 2008

 

Notion élaborée par l’écrivain Romain Rolland, le « sentiment océanique » se définit comme la volonté de faire un avec le monde, hors de toute croyance religieuse.

 

En 1923, la correspondance entre Sigmund Freud et Romain Rolland prend un tour nouveau. L’échange s’établit à l’initiative du premier, qui assure le second de sa vive admiration ; cela a de quoi étonner : Romain Rolland, théoricien de l’amour universel, est porté sur les utopies politiques et religieuses, alors que Freud, comme il l’écrit lui-même dans une lettre à son ami, considère qu’il a « passé une très grande partie de sa vie à travailler à la destruction de ses propres illusions et de celles de l’humanité ».

Un phénomène va cristalliser les différences de vues entre les deux hommes : dans l’une de ses lettres, Rolland demande à Freud comment il analyserait ce qu’il appelle le « sentiment océanique », cette sensation de l’infini, hors de toute croyance religieuse structurée, qu’il dit éprouver fréquemment, et qui reste inconnue au maître de la psychanalyse – de même, d’ailleurs, que la musique le laisse de marbre. « Combien me sont étrangers les mondes dans lesquels vous évoluez ! La mystique m’est aussi fermée que la musique », écrit-il à Romain Rolland, qui répondra: « Je puis à peine penser que la mystique et la musique vous soient étrangères… je crois plutôt que vous vous en méfiez, pour l’intégrité de la raison critique dont vous maniez l’instrument ». En lui jetant entre les pattes le « sentiment océanique », il a mis Freud dans un embarras dont celui-ci ne réussira jamais vraiment à se dépêtrer. Il essaiera de l’assimiler à un retour à la quiétude intra-utérine, sans convaincre son ami, qui fera valoir que le « sentiment océanique » est aussi « une expansion illimitée, positive, consciente d’elle-même » et qu’elle s’accompagne « d’un bien-être souverain irréductible à une quiétude infantile ».

Pire, Romain Rolland contre-attaque en retournant contre son ami ses armes de prédilection: « Vous, docteurs de l’Inconscient, au lieu de vous faire, pour mieux le posséder, citoyens de cet empire illimité, vous n’y entrez jamais qu’en étrangers, imbus d’une idée préconçue de la supériorité de la partie dont vous venez… La méfiance que manifestent certains maîtres de la psychanalyse pour le libre jeu naturel de l’esprit, qui jouit de sa propre possession, traduit, à leur insu, une sorte d’ascétisme et de renoncement religieux à rebours ».

 

La matière de cette riche correspondance sera reprise par Sigmund Freud dans son Malaise dans la civilisation. D’après lui, le « sentiment océanique » n’est pas à l’origine du besoin religieux, qui proviendrait plutôt des sentiments de désaide (Hilflosigkeit) infantile et de désirance pour le Père, remplacés ensuite par l'angoisse devant la puissance du destin.

 

 

Nous publions ci-dessous le début du premier chapitre de Malaise dans la civilisation. L’ « homme éminent » dont il est question n’est autre que Romain Rolland lui-même…

 

Par Godon
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Vendredi 18 juillet 2008

 

On ne peut se défendre de l'impression que les hommes se trompent généralement dans leurs Evaluations. Tandis qu'ils s'efforcent d'acquérir à leur profit la jouissance, le succès ou la richesse, ou qu'ils les admirent chez autrui, ils sous-estiment en revanche les vraies valeurs de la vie. Mais sitôt qu'on porte un jugement d'un ordre aussi général, on s'expose au danger d’oublier la grande diversité que présentent les êtres et les âmes. Une époque peut ne pas se refuser à honorer de grands hommes, bien que leur célébrité soit due à des qualités et des oeuvres totalement étrangères aux objectifs et aux idéals de la masse. On admettra volontiers, toutefois, que seule une minorité sait les reconnaître, alors que la grande majorité les ignore. Mais, étant donné que les pensées des hommes ne s'accordent pas avec leurs actes, en raison au surplus de la multiplicité de leurs désirs instinctifs, les choses ne sauraient être aussi simples.

L'un de ses hommes éminents se déclare dans ses lettres mon ami. Je lui avais adressé le petit livre où je traite la religion d'illusion ; il me répondit qu'il serait entièrement d'accord avec moi s'il ne devait regretter que je n'eusse tenu aucun compte de la source réelle de la religiosité. Celle-ci résiderait, à ses yeux, dans un sentiment particulier dont lui-même était constamment animé, dont beaucoup d'autres lui avaient confirmé la réalité, dont enfin il était en droit de supposer l'existence chez des millions d'être humains. Ce sentiment, il l'appellerait volontiers la sensation de l'éternité, il y verrait le sentiment de quelque chose d'illimité, d'infini, en un mot : d’ « océanique ». Il en ferait ainsi une donnée purement subjective, et nullement un article de foi. Aucune promesse de survie personnelle ne s'y rattacherait. Et pourtant, telle serait la source de l'énergie religieuse, source captée par les diverses Eglises ou les multiples systèmes religieux, par eux canalisée dans certaines voies, et même tarie aussi. Enfin la seule existence de ce sentiment océanique autoriserait à se déclarer religieux, alors même qu'on répudierait toute croyance ou toute illusion.

Cette déclaration de la part d'un ami que j'honore, et qui a lui même décrit en termes poétiques le charme de l'illusion, m'a fort embarrassé. En moi-même, impossible de découvrir pareil sentiment « océanique ». Et puis, il est malaisé de traiter scientifiquement des sentiments. On peut tenter d'en décrire les manifestations physiologiques. Mais, quand celles-ci vous échappent − et je crains fort que le sentiment océanique lui aussi ne se dérobe à une telle description −, il ne reste qu’à s'en tenir au contenu des représentations les plus aptes à s'associer au sentiment en question. Si j'ai bien compris mon ami, sa pensée aurait quelque analogie avec celle de ce poète original qui, en guise de consolation, en face d'une mort librement choisie, fait dire à son héros : « Nous ne pouvons choir de ce monde ». Il s’agirait donc d'un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel. Mais, à mon sens, il s'agirait plutôt d'une vue intellectuelle, associée à un élément affectif certain, lequel, comme on sait, ne fait jamais défaut dans des pensées de si vaste envergure. Si je m'analyse, je ne puis me convaincre par moi-même de la nature primaire d'un tel sentiment, mais ceci ne m'autorise pourtant pas à en nier la réalité chez autrui. La seule question est de savoir si son interprétation est exacte et si l'on doit reconnaître en lui le fons et origo de tout besoin religieux. Je ne puis apporter au débat aucun élément propre à influencer de façon décisive la solution de ce problème. L'idée que l'être humain puisse être renseigné sur les liens qui l'unissent au monde ambiant par un sentiment immédiat et l'orientant dès l'origine dans ce sens, cette idée semble si étrange, s'insère si mal dans la trame de notre psychologie qu'un essai d'interprétation psychanalytique, c'est-à-dire génétique, s'impose à son sujet. Le premier raisonnement dont nous disposons est le suivant : normalement, rien n'est plus stable en nous que le sentiment de nous-mêmes, de notre propre Moi. Ce Moi nous apparaît indépendant, un, et bien différencié de tout le reste.

Mais que cette apparence soit trompeuse, que le Moi au contraire rompe toute limite précise, et se prolonge dans une autre entité inconsciente que nous appelons le soi et auquel il ne sert proprement que de façade, c'est ce que, la première, l’investigation psychanalytique nous a appris ; et, d’ailleurs, nous attendons encore maints autres éclaircissements sur les relations qui lient le Moi au soi. Mais, considéré de l'extérieur tout au moins, le Moi paraît comporter des limites nettes et précises. Il n'est qu'un seul état - exceptionnel il est vrai, mais qu'on ne saurait pour cela qualifier de morbide - qui soit de nature à modifier cette situation : au plus fort de l'état amoureux, la démarcation entre le Moi et l'objet court le risque de s'effacer. A l'encontre de tous les témoignages des sens, l'amoureux soutiendra que Moi et Toi ne font qu'un, et il est tout prêt à se comporter comme s'il en était réellement ainsi. Ce qu'une fonction physiologique peut suspendre momentanément doit naturellement aussi pouvoir être troublé par des processus morbides. La pathologie nous fait connaître une multitude d'états où la délimitation du Moi d'avec le monde extérieur devient incertaine, fait l'objet d'un tracé réellement inexact : dans certains cas, des parties de notre propre corps, voire des éléments de notre propre vie psychique, perceptions, pensées, sentiments, apparaissent comme étrangers, semblent ne plus faire partie du Moi ; dans d'autres cas, on attribue au monde extérieur ce qui visiblement a pris naissance dans le Moi et devrait être reconnu par lui. Ainsi donc le sentiment du Moi est lui-même soumis à des altérations, et ses limites ne sont pas constantes. En poursuivant ce raisonnement, nous sommes amenés à nous dire ceci : le sentiment du Moi que possède l'adulte n'a pu être tel dès l'origine. Il a dû subir une évolution qu'on ne peut évidemment pas démontrer, mais qui, en revanche, se laisse reconstituer avec une vraisemblance suffisante. Le nourrisson ne différencie pas encore son Moi d'un monde extérieur qu'il considère comme la source des multiples sensations affluant en lui. Il n'apprend à le faire que peu à peu, qu'en vertu d'incitations diverses venues du dehors. Un fait en tout cas doit lui faire la plus forte impression, c'est que certaines sources d'excitation, qu'il ne reconnaîtra que plus tard comme émanant de ses propres organes, sont susceptibles de lui procurer des sensations de tous les instants, alors que certaines autres, plus fugitives, tarissent périodiquement parmi ces dernières, relevons la plus convoitée : le sein maternel - et ne jaillissent à nouveau que si lui-même a recours aux cris. De la sorte, le Moi se trouve placé pour la première fois en face d'un “ objet ” , autrement dit d'une chose située “ au-dehors ” , et que seule une action particulière contraint à apparaître...

 

Par Godon
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Vendredi 4 avril 2008
Entretien avec Jean-Michel Gires, Directeur Développement durable et Environnement de Total

La Direction Développement durable et Environnement du Groupe est née en janvier 2002, c’est aussi la naissance de l’intérêt de Total pour le développement durable ?

 
Le développement durable fait partie de la culture d’entreprise, de notre cœur de métier ; la nature de notre activité nous a conduits depuis longtemps à nous soucier des paramètres environnementaux et sociaux de nos projets.
Cependant, la démarche du Groupe s’est fortement structurée ces dernières années. Dès le début de l’année 2000, des groupes de travail internes ont mené des réflexions concrètes, pragmatiques, pour identifier cinq domaines d’actions principaux : valorisation des ressources, énergies renouvelables, amélioration des produits, vie locale, protection de l’environnement. Ces échanges ont abouti à la création de la Direction Développement durable & Environnement en 2002, qui a pour mission d’animer la réflexion et de coordonner toutes les initiatives.


Tout le monde fait du développement durable aujourd’hui, en quoi la démarche de Total est-elle originale ?
 
L’ensemble des entreprises sont en effet concernées, puisqu’il s’agit d’une attente générale de la société civile. On peut d’ailleurs se réjouir que l’ensemble de l’industrie soit active dans le domaine du développement durable et montre une volonté de progresser et de s’améliorer.
La démarche de Total est toutefois marquée par deux particularités : d’abord son approche très concrète, pragmatique, proche du terrain et des opérationnels ; ensuite la diversité de ses métiers et de ses implantations géographiques.


Quelle est la part de l’environnement dans le développement durable ?

 
De nombreux enjeux environnementaux sont au cœur de la démarche de développement durable du Groupe : le changement climatique et la maîtrise des émissions de gaz à effet de serre, la qualité de l’air et la réduction des émissions d’oxydes d’azote et de dioxyde de soufre, la biodiversité et la minimisation de notre impact sur les écosystèmes fragiles, etc.
Toutefois, le développement durable ne se limite évidemment pas à l’environnement, pour ne citer qu’un exemple, nous accordons beaucoup d’importance à l’intégration dans la vie locale. Nous avons le souci de bien cohabiter avec les communautés qui entourent nos activités, surtout en ce qui concerne leur développement économique et social, et la réduction des nuisances.


Total fait-il du développement durable pour se donner bonne conscience ?

 
Il ne s’agit pas de se donner bonne conscience, mais de répondre aux attentes de la société civile. L’enjeu n’est pas non plus de "se faire aimer", ce qui serait peut-être un objectif illusoire pour une compagnie pétrolière, mais plutôt de se faire comprendre, afin de ne pas laisser se creuser de fossé entre l’entreprise et la société. Il est essentiel pour le Groupe de retrouver l’esprit de dialogue, d’ouverture, d’extraversion, d’écoute des parties prenantes. Nous devons être capables de mieux expliquer ce que nous faisons et de nous améliorer sur les points importants aux yeux de la société civile.

Par Godon
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Samedi 23 septembre 2006

Voici quelques extraits d'un article de Marcel Gauchet paru dans la revue Le Débat n°60 de mai-août 1990 intitulé "Sous l'amour de la nature, la haine des hommes". Cet article a été repris avec d'autres du même auteur, dans un recueil intitulé La démocratie contre elle-même, paru chez Gallimard en 2002. Les numéros de page que nous donnons sont ceux du recueil.

Même s'il n' est jamais nommé, le propos est suffisamment clair pour comprendre que c'est Hans Gelnik, à titre de "père spirituel" ou de "caution philosophique" de l'écologisme radical, qui est ici visé.

 

 

"La méconnaissance, l'illusion, la démagogie, la fausse conscience sont-elles les compagnes inséparables de tout effort collectif pour penser et résoudre les vrais problèmes ? Force est de se le demander quand on voit se recomposer, au fur et à mesure que s'effondre l'idéologie communiste, un nouveau système de l'aveuglement "critique". Le propos écologiste est certes fort différent de la prophétie marxiste. Il est même le rejeton exact des facteurs qui vident aujourd'hui l'eschatologie révolutionnaire de son sens : quarante-cinq ans de paix, l'intégration par la prospérité, l'enracinement de la démocratie. Il n'a pas la fermeture et la dureté de la science prolétarienne de l'histoire." (p.199)

"Pour le dire brutalement, il y a bien de la haine des hommes dans ce soudain amour de la nature. L'imaginaire de la guerre civile et le fantasme exterminateur ont quitté la scène. Est-ce à dire que l'hostilité au semblable a purement et simplement disparu ? Elle s'est seulement enfouie, elle est devenue plus qu'inavouable : opaque pour elle-même. C'est désormais au travers du rêve édénique d'une nature délivrée du fléau des hommes qu'elle tend à s'exprimer. L'aspiration à un univers restitué à sa virginité primordiale est le vecteur d'un affrontement indirect avec ses pareils. Pollution permet de nommer un ennemi en lui-même impensable. Car c'est l'espèce humaine qui par excellence pollue, il n'est pas besoin de tendre beaucoup l'oreille pour l'entendre entre les mots au milieu des effusions écophiliques d'aujourd'hui. Peut-être assistons-nous là au développement d'un imaginaire spécifiquement individualiste pour lequel l'autre est par essence de trop - non plus à abattre, mais à éviter. Ce qui semble sûr, en tout cas, c'est que la passion croissante des contemporains pour la pureté de leur environnement vaut autant comme symptôme d'un grave mal de vivre en société que comme signe d'une conscience plus responsable de son être au monde : le noeud de croyances et de fantasmes qui se recompose en ce foyer nous promet d'étonnantes révélations. Nous aurons peut-être une société écologique, mais il se pourrait aussi qu'elle présente un étrange visage en tant que société." (pp. 204-205)

 

 

 

Par Godon
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