revueoceania.over-blog.org est un blog d'océanographie populaire et de vulgarisation scientifique. Il entend ne
pas se limiter à la lutte contre les dérives savantes et universitaires de l'océanographie actuelle, mais au contraire, développer chez les amoureux de l'Océan une véritable culture du savoir
amateur dans toutes les branches de la connaissance qui le captivent également...
Ils tirent alors quatre coups sur la corde-guide. Leur plongée aura été d’un heure ou deux. C’est le maximum prescrit. Mais le travail commande, et, quand l’homme y est acharné et qu’il ne veut point s’arrêter avant que d’être venu à bout d’une difficulté, l’ouvrier tient fréquemment trois et quatre heures, ce qui est aussi une question de résistance personnelle. Néanmoins, six heures représentent le maximum de plongée d’une journée.
La remontée est l’opération la plus délicate. Il faut que la pression d’air envoyée suive en diminution de force la montée du plongeur. Celui-ci a laissé son vêtement se gonfler d’air. Il remonte par l’échelle, ou sans elle, comme un ludion. S’il revient d’une grande profondeur il joue sa vie ou, pour le moins, la paralysie des jambes. S’il n’est descendu qu’à 20 mètres, il n’y a pas de précautions très particulières à prendre, bien qu’à partir de 12 mètres il soit recommandé de remonter doucement. Une vitesse est fixée. Par exemple, si vous remontez de 28 mètres, il faut prendre vingt-huit minutes, une par mètre.
A quelle profondeur peut-on descendre ? La véritable limite est celle des accidents graves. C'est 60 mètres. Il ne s’agit, bien entendu, que du scaphandre commun de port et de rivière et non point de ces véritables cloches à plongeur individuelles, à forme d’homme plus ou moins vague, du genre de celles utilisées par des navires renfloueurs comme l’Artiglio. A moins d’une nécessité absolue, il est prudent de ne pas descendre au-delà de 45 mètres.
Nous regardons remonter le plongeur. Les bulles d’air grossissent, épaississent leurs gerbes. Les glouglous se renforcent. Le casque de l’homme émerge. Il arrive dans l’air libre à mi-corps. Le plongeur dévisse davantage sa soupape. On continue de pomper. Il ne faut pas qu’il soit trop brusquement en contact avec l’air vif. Un aide dévisse la glace de son casque. Puis il est déchargé de celui-ci et délivré de sa raide combinaison.
S’il éprouve des démangeaisons ou des engourdissements, on le frictionnera pour activer la circulation du sang, ralentie. Il faut avoir quelquefois recours aux bains de vapeur. Ensuite une boisson chaude est souvent la bienvenue.
Celui-ci, fils et petit-fils de plongeur, membre d’une association familiale faite de cinq frères, tous scaphandriers bien connus pour leur entrain fraternel, et père d’un enfant qui, à quatorze ans, a déjà voulu « descendre voir », dispose d’un ponton assez confortablement aménagé pour qu’une de ses belles-sœurs puisse toujours accompagner les hommes dans leurs déplacements et même dans les biefs les plus isolés et se tenir prête à donner les soins immédiats nécessaires après toute descente longue, difficile ou faite par temps mauvais et froid.
C’est là le type même d’une de ces familles françaises bien ancrées dans leur courageux métier.
Ces hommes vivent en lieu où, semble-t-il, se sont donné rendez-vous tous les éléments d’un décor parfait pour une synthèse de l’esprit Quai des brumes, Chaland qui passe ou Simenon en mineur. La capitale de ce royaume, c’est l’île Saint-Denis, cette sorte de nef aux allures de vieille naute celtique. Les âpres berges de Villeneuve-Saint-Georges servent de dominion à cette métropole, en la presqu’île de Gennevilliers, dans les coulisses du futur port maritime de Paris. Elles en sont l’envers du décor.
Ce monde, aux portes mêmes de Paris, est bien méconnu. C’est pourtant là que l’esprit de Lutèce s’est réfugié. On en revient pénétré d’une dure poésie d’île de rameneurs d’épaves, on en revient lourd de nostalgie comme d’un archipel des antipodes inoubliablement hérissé de carcasses d’escadres et de la fruste fierté de Robinsons farouches qui, chaque jour, luttent pour rayer du vocabulaire de la marine les mots « perdu corps et biens » et qui, par leur énergie depuis juin 1940, ont aidé puissamment à rayer le même terme du vocabulaire de notre pays.
Albert Soulillou